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El pintor de batallas


Lors de mon dernier passage en Corse, un ami m’a tendu un livre d’Arturo Pérez-Reverte " Le peintre de batailles" en me disant : « Je suis certain que ce récit te plaira ! ». En 2000, j’avais lu " Territorio comanche " du même auteur, qui parle sans détour des journalistes de guerre durant les affrontements de Sarajevo. J’appris plus tard que cet écrit publié en 1994 avait marqué la fin de son parcours de reporter-télé, un livre en guise d’adieu à cette profession, une élégante manière d’en finir avec la télé-poubelle et certaines médiocrités cathodiques.

Douze ans après son solde de tout compte, LE PEINTRE DE BATAILLES est comme une suite, une introspection métaphysique, une interrogation sur l’engagement journalistique en période de guerre. Ce roman est noir, frontal et intense. C’est l’histoire  de Faulques un ancien photographe de guerre retiré du monde qui peint une fresque guerrière sur le mur intérieur d’une ancienne tour qu’il habite située dans un petit port du sud de l’Espagne. Un jour un homme que Faulques a photographié durant le conflit de l’ex-Yougoslavie se présente à sa résidence en lui annonçant qu’il va le tuer…Dans le livre trois caractères se font face, Faulques l’ex-reporter de guerre devenu peintre, Ivo Markovic le survivant croate qui apparait comme une image fantomatique de la guerre et le souvenir d’Olvido [Oubli en français] la compagne de l’ex-photographe morte durant le conflit de Bosnie. Entre le maître, l’esclave et l’amour s’installe une vision inquiétante de la condition humaine. Le suspense ira jusqu’au  bout du livre…

J’aime l’intelligence d’Arturo Perez-Reverte pour sa faculté à traduire le geste et l’intime du photographe dans le plus petit détail. Il est magistral dans son évocation de peintures et de photographies qui forment l’échiquier de ce huit clos. Il a aussi une écriture sensible et sensuelle lorsqu’il évoque la femme, le seul salut de l’homme !

Du livre / Extrait d’une discussion entre Olvido et Faulques :

(…) Dire que la photographie est le seul art pour lequel la formation n’est pas décisive est un mensonge. Aujourd’hui, tous les arts sont dans ce cas, tu comprends ? N’importe quel amateur possédant un polaroid se sent l’égal de Man Ray ou de Brassaï. Mais aussi de Picasso ou de Frank Lloyd Wright. Sur les mots « art » et « artiste » pèsent des siècles de mensonges accumulés. Je n’ai pas une idée très claire de ce que tu fais : mais ça m’attire. Je te vois prendre tout le temps des photos mentales, concentré comme si tu pratiquais une étrange discipline du bushido, avec un appareil au lieu d’un sabre de samouraï (…)

Certains le disent pessimiste et vont même à le qualifier de « camorrista » [Hooligan en anglais]. Moi, je le perçois réaliste et pour étayer mon propos voici un extrait de l’article paru dans le journal « El Semanal » le 15 novembre 1998 :

(…)Eso es lo que viene, me temo. Nadie perdonará un duro de la deuda externa de países pobres, pero nunca faltarán fondos para tapar agujeros de especuladores y canallas que juegan a la ruleta rusa en cabeza ajena (…)

[C'est ce qui vient, je le crains. Personne ne pardonnera un centime pour la dette des pays pauvres, mais jamais il ne manquera de fonds pour boucher les trous des spéculateurs et des scélérats qui jouent à la roulette russe avec la tête des autres.]

Pour lui la culture et l’éducation devraient être au centre de notre construction humaine si nous voulons changer la donne actuelle. Il faut faire une place à la culture du savoir, la culture de sa propre mémoire, la culture des mécanismes sociaux et politiques pour développer un esprit critique. C’est un des rares chemins, une des seules carapaces que nous pouvons développer face au mécanisme mondial qui achète « le misérable ».

Jean-Yves Gargadennec